Le e-book:
l’objet livre en question
 

         La réflexion sur l’édition en ligne amène tout naturellement à penser son corollaire obligatoire, qui est l’émergence de nouveaux supports de lecture. Parce qu’on ne peut imaginer que chaque lecteur fasse un tirage papier des ouvrages qu’il lira, il convient de se représenter ce qu’implique la lecture d’un livre sur un écran, que ce soit celui d’un ordinateur, ou celui d’un objet imitant la forme du livre.

         En effet, la modification de l’objet entraîne la modification de l’acte qui s’y rapporte, en l’occurrence la lecture. Car si le e-book, dans ses évolutions les plus récentes comme dans celles à venir, règle le problème que pouvait constituer le fait de lire sur un écran, on ne saurait le considérer malgré tout comme un exact substitut de livre. D’une part, ce que les écrivains anglo-saxons appellent la deep reading, la « lecture profonde », c’est-à-dire une lecture méditative et qui s’arrête sur chaque phrase, n’est pas possible sur un écran.

         Des possibilités immenses sont ouvertes par la capacité de renouveler sans cesse le contenu de l’objet, comme par sa spatialité nouvelle, fondée sur une progression non plus linéaire, mais par strates. On peut imaginer la richesse des liens ainsi créés, des références ajoutées, de l’apparat critique ainsi créés. Cependant, on comprend également que ce gain est d’ordre paratextuel, ou bien concerne des ouvrages d’ordre scientifiques ou techniques, mais qu’il en va tout autrement quand il s’agit d’oeuvres littéraires.

         Cela sans doute pour la simple raison que l’oeuvre littéraire fait souvent appel à la matérialité du livre, comme composante même de l’oeuvre. C’est tout particulièrement frappant en ce qui concerne la poésie, dans laquelle la typographie, l’illustration par des gravures, des lithographies, est une part importante de l’oeuvre. Un soin important est apporté au choix du papier, car le sens du toucher participe également à la lecture.
 



 


         De sorte que se fait jour l’idée selon laquelle le e-book ne saurait remplacer le livre _et le fait, surtout qu’il serait dangereux de le croire_, car son usage n’est pas le même. Lire sur un écran ne suppose pas la même démarche, et c’est ce qu’il faudrait garder à l’esprit. Si Alain Cordier, l’auteur du rapport dit « rapport Cordier », affirme dans un article de la revue Communication et langage n°119, intituler « Le livre numérique, Internet et la pensée », que rien ne remplacera l’odeur du papier qui fait le charme du livre, il souligne également que l’e-book, par sa nature même d’écran, empêche la saisie immédiate du livre par le lecteur. Celui-ci ne perçoit plus l’oeuvre comme un ensemble, mais comme une suite fragmentaire. Ce qui est ici en jeu, c’est l’esprit de synthèse qui fait la grandeur de cette opération de l’esprit qu’est la lecture. On citera de même Le rapport 1996 de l’ONL (Observatoire national de la lecture) déclarant que la consultation d’un document sur écran « empêche l’accès à la totalité du texte », « augmente de ce fait la surcharge cognitive du lecteur » et entraîne « une rupture de la continuité nécessaire à la construction mentale du récit ou de la connaissance », provoquant inévitablement « une possible détérioration des processus mnémoniques ».

         En outre, il suffit de songer aux nombreux écrivains, tel Montaigne, qui ont écrit sur le plaisir de la flânerie livresque, au hasard des pages et des volumes d’une bibliothèque, pour concevoir la modification radicale que peut apporter le stockage numérique des données. Et peut-être ne sera-t-il plus possible alors d’écrire, comme Jean-Paul Sartre dans cette autobiographie que sont Les Mots: « J’ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute: au milieu des livres ». Il y a une présence physique, presque charnelle, du livre qui ne se remplace pas; et surtout pas, sans doute, par un hypertexte virtuel, qui n’accroche que le regard.

         Si bien que c’est la façon de lire que vient modifier l’e-book, en même temps que la forme de l’objet livre. Et sans doute tout une culture de l’écrit, plus que de l’image, et de la lente linéarité du livre, plus que de la fulgurance de l’hypertexte, sera-t-elle nécessaire pour ne pas finir esclave d’une immédiateté où la pensée aura bien du mal à s’installer.
 

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