Le contenant modifie le contenu:
quel livre pour l’avenir?
 

         Nous l’avons déjà signalé dans la page d’introduction à ces réflexions d’ordre sociologique, les changements dans la chaîne de diffusion du livre, comme dans sa matérialité d’objet, entraînent inéluctablement un changement radical dans l’essence même de l’oeuvre écrite. En effet, il n’est besoin que de rappeler les réflexions du linguiste Jack Goody, dans son ouvrage La Raison graphique, montrant à quel point la façon d’écrire conditionne et modifie la pensée, pour se persuader du bouleversement que constitue l’émergence de l’édition en ligne et du livre numérique.

         Car le livre numérique ne saurait demeurer ce qu’il est encore plus ou moins à l’heure actuelle: une copie sur écran d’une oeuvre qui pourrait être ou a été imprimée sur papier. Le document numérique possède une spécificité propre qui consiste non seulement en l’usage de l’interactivité, mais également en ceci qu’il mêle des données de nature différente, texte, son et image. Franck Ghitalla, dans son article de la revue Communication et langage n°122, consacré aux « NTIC et nouvelles formes d’écriture », aborde cette question en parlant d’une « hétérogénéité des systèmes d’entrée et de sortie », et en évoquant le fait que le document numérique n’est pas seulement « création ex nihilo d’un élément sémiotique, mais importation et transformation d’éléments existants ».

         De sorte que l’oeuvre littéraire passe d’une organisation linéaire à une organisation spatiale sous forme de fenêtres et de liens de façon à s’ouvrir à des parcours multiples. La frontière entre lecture et écriture tend ainsi à s’estomper, de même que le caractère purement scriptural et phonographique de l’oeuvre, dans la mesure où s’ajoute au message écrit la dimension idéographique des symboles.
 
 



 






         Mais surtout, cette possibilité de parcours divers modifie la nature de l’oeuvre, qui devient intrinsèquement variable. Et cette fluidité consubstantielle à l’oeuvre numérique marque le passage, pour reprendre l’expression d’Alain Cordier, « du livre-objet au livre-étendu, du livre-monument au livre-flux ». « Employer ce terme de monument à propos du livre, ajoute-t-il, c’est reconnaître  que, précisément, une pensée fixe, à un moment donné, participe du même sens social que l’érection de bâtiments publics. La pensée a besoin, en soi, de fixité et de lenteur pour se forger et pour s’entendre. »

         Cette dernière remarque nous amène au coeur du problème, en un point où se pose la question la nature même de la pensée, en fonction de son mode d’expression. Un message soumis à révision immédiate constitue en soi un risque pour toute forme d’engagement et de vérité, en même temps que pour toute tentative de construction d’une pensée solide (on pourranotamment se reporter à l'interview donnée par le philosophe Michel Serre au "village e-book" de 0h00.com lors du dernier salon du livre).

         S’il est vrai que l’invention du paragraphe, pour des commodités éditoriales, a modifié profondément le mode de structuration de nos pensées, l’apparition du numérique, en tendant à concentrer, à condenser l’écriture, à la rendre adaptable à cette fluidité constante, est en train de modifier notre mode même d’appréhension du monde.
 

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